Turbulences

L’un des mantras utilisés lors de la méditation transcendantale dit ceci : « Immobile comme la lumière d’une lampe dans un endroit sans vent est la conscience maitrisée, libérée de son action agitée ». Je ne pratique pas, et n’ai pas prévu de pratiquer un jour la méditation transcendantale. Mais si l’on réutilise la métaphore de la lumière et de la conscience, alors je n’ai rien de la lumière d’une lampe : je suis une flamme de bougie au vent, qui vacille, et semble sur le point de s’envoler à chaque instant.

Il y a environ dix ans, j’ai pris un train pour aller en Suisse. Ce train n’avait rien d’anodin : je partais suivre une école d’art pour une durée d’environ deux ans dans un pays certes collé au mien, mais dont je ne connaissais rien, ni personne. Il me semblait que je n’allais jamais rentrer — et de fait, je ne suis pas rentrée. Ce n’était pas la première fois que je déménageais. Au contraire, c’était peut-être la vingtième ou la trentième fois. J’avais à peine vingt ans, des repères erratiques, une existence que beaucoup qualifieraient d’ « à la dérive ». Ce n’était que le prolongement d’une enfance passée à déménager, à fuir, à errer, et l’enfant que j’avais été laissait place à une jeune femme perdue. J’avais été acceptée dans cette école d’art, et donc décidé de quitter la ville que j’aimais le plus au monde, Paris, où je vivais alors. À la lisière du 14e arrondissement, collée au boulevard périphérique, bercée à chaque heure du jour et de la nuit par le bruit constant des voitures et des poids lourds. Avant de prendre le train, un ami (un ami précieux, qui est aujourd’hui un inconnu) m’a glissé dans les mains un livre d’un auteur dont j’avais un peu entendu parler, Patrick Modiano. Son titre ? Dans le café de la jeunesse perdue. Quel titre. 

La lecture est une chose éminemment personnelle. Il suffit de demander à quelqu’un dans quelle position il a l’habitude de lire, pour découvrir une nouvelle facette de sa personnalité. Mon cas personnel n’est pas particulièrement intéressant (si vous insistez : dans 90% des cas, je lis allongée), mais s’il y a une chose qui me définit (en dehors du fait d’être une flamme de bougie), c’est la liberté farouche avec laquelle j’ai cultivé mon amour pour la littérature. Ayant appris à lire seule, et ayant eu les livres pour seuls amis pendant des années, j’ai développé des goûts dont je suis sûre, et laisse peu de monde m’influencer. Rares sont les livres que l’on m’offre et que je lis. Mais c’était un adieu, et les adieux sont parfois déchirants : j’ai accepté ce livre de Modiano, et je l’ai ouvert aussitôt, une fois le train parti.   

Certaines lectures vous marquent davantage que d’autres ; et parmi ces lectures-là, un petit pourcentage vous bouleverse au point qu’il vous semble avoir rencontré un univers parallèle dont vous ignoriez tout et qui vous correspond. Cela fut le cas avec Dans le café de la jeunesse perdue. Quiconque a déjà lu ce roman sait à quel point sa musique douce nous fait glisser lentement dans un monde crépusculaire, où les contours sont moins nets, où les gens évoluent telles des flammes de bougies : « adresses successives dans Paris, amis dispersés, amours fuyantes (…) ». Il me semblait incroyable de ne pas l’avoir lu avant. Louki, le personnage principal… hélas, elle et moi n’avions pas grand-chose en commun, mais tout de même… si l’on cherchait bien… après tout, elle disait : « Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais » ! Et puis, l’histoire se déroulait en grande partie dans un quartier que je connaissais comme ma poche, le 6e arrondissement… Ce n’était, bien sûr, plus le même arrondissement que celui décrit dans le roman. Il y a dix ans déjà, le 6e était un quartier très luxueux, où se côtoyaient boutiques chics et touristes américains. Mais il n’empêche : si vous évitiez quelques endroits très touristiques, si vous vous enfonciez dans ses ruelles jusqu’aux quais de Seine, si vous erriez autour d’Odéon, si vous empruntiez l’entrée Nord du jardin du Luxembourg, la moins fréquentée, près des joueurs d’échecs… alors vous perceviez l’atmosphère particulière du 6e arrondissement, des couches d’histoires et des milliers et des milliers de gens qui y avaient vécu. Le 6e arrondissement, là où, à la fin des années 50, mon grand-père avait épousé quelqu’un qui n’était pas ma grand-mère. J’ai fermé le livre, découvert Vevey, vu pour la première fois le Lac Léman — sa beauté, sa magie. Toute enveloppée de l’atmosphère de Modiano, j’ai plongé dans ce pays qui me semblait irréel tant il différait avec ce que j’avais connu. L’eau mauve du lac, le goutte à goutte discret de la fontaine sous la fenêtre de ma chambre, et la nuit, de l’autre côté du Léman, mon propre pays, vu de loin, et ses montagnes, et les milliers de petites lumières des villes en face, qui vacillaient comme des flammes.  

Cinq ans ont passé, et durant ses cinq ans, j’ai lu intégralement, de manière compulsive, répétée, l’œuvre de Patrick Modiano. Ce n’était pas, loin de là, le seul auteur que je lisais. En parallèle, je continuais de mener une existence bizarre, jalonnée de jobs précaires, et je continuais de fuir, ou d’errer — selon l’expression que l’on voudra. À l’automne 2014, je vivais provisoirement à Leipzig, où je m’étais isolée, ville inconnue, appartement inconnu, langue incompréhensible, dans l’idée d’écrire enfin mon premier roman. C’était mon rêve, et à chaque tentative, j’avais échoué, tout comme j’échouais à m’installer quelque part, à y construire quelque chose et à y rester. Je rentrais de temps en temps à Paris. Un soir d’été, j’ai été lorgner près du pont des Arts, à quelques pas de la coupole de l’Institut de France. Là, derrière une statue, quai Conti, se dresse la façade d’un immeuble bourgeois et imposant, au numéro 15. Aucune lumière. Personne ne semblait y vivre. La Seine se reflétait dans les fenêtres au simple vitrage du troisième étage. C’était là, je le savais depuis la lecture d’Un pedigree, qu’avait résidé Patrick Modiano toute son enfance, jusqu’à la publication de son premier roman. Il habitait toujours dans le quartier. Je m’étais intéressée à cet écrivain, je connaissais sa timidité maladive, sa modestie, les aléas de son enfance. Et même si je répugne à me faire la biographe des écrivains, c’est souvent à l’aune de leur existence que l’on comprend ce qui les obsède. La vie personnelle de Patrick Modiano est, à l’instar de ses romans, jalonnée de fuites. Son père, Albert Modiano, Juif fuyant les Nazis, puis les services de la Libération. Personnage mystérieux, aux activités troubles, fuyant la France pour aller mourir en Suisse, « ce pays fuyant » (Villa triste). Sa mère, actrice, « une jolie fille au cœur sec » (Un pedigree), fuyant ses enfants, les laissant à des connaissances. Fugues incessantes des divers pensionnats où on essaya d’enfermer le jeune Modiano. Étudiant-fantôme des universités où il s’inscrivait mais ne se présentait jamais, déménagements successifs dans Paris, fuites dans quelques mensonges, comme celui sur sa date de naissance. Cet hiver-là, je l’ai passé dans les livres, cloitrée dans mon petit appartement d’un quartier à l’est de Leipzig, cette ville de l’est. Et un jour, j’ai reçu un message qui me disait : « À la surprise générale, le Prix Nobel de littérature est attribué à Patrick Modiano ( !) ». De cette ville immense et vide qu’est Leipzig, je ne me rappelle que de trois choses : l’inconnue qui m’avait laissée son appartement désert, alors que nous nous étions parlées à peine vingt minutes, lors du trajet en avion pour m’y rendre ; le froid glacial de la ville, en ce début d’octobre, qui infiltrait les couches de vêtement, pénétrait mes os, couvrait les trottoirs de givre ; et cette nouvelle : l’attribution du Prix Nobel. Patrick Modiano, le géant bègue. Celui qui, disait-on, écrivait toujours le même livre. Boudé par le monde universitaire, avec son obsession de l’Occupation, sa modestie, son manque de charisme. Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature 2014. Patrick Modiano, fuyant jusqu’au bout, puisque ce jour-là, le jour de l’attribution, personne n’avait réussi à le joindre. L’académie suédoise s’était donc résignée à annoncer à la presse quelque chose qu’elle n’avait pu dire au principal intéressé. C’est la fille de l’écrivain, apprenant la nouvelle, qui avait appelé ses parents, alors en promenade au Jardin du Luxembourg, pour les prévenir — Dominique Zehrfuss, son épouse, avait versé une larme. Selon la légende, Modiano lui aurait chuchoté : « Continuons de marcher, ne nous donnons pas en spectacle. » Prix Nobel de Littérature ! Colosse aux pieds d’argiles, écrivain aimé mais en marge, solitaire, fuyant, timide, Patrick Modiano. Et ses romans, comme des mains placées en arc-de-cercle autour de la flamme d’une bougie. Moi aussi, j’avais pleuré un peu, de joie, en apprenant la nouvelle — j’aime les histoires qui finissent bien.

Lors de mon séjour à Leipzig, j’avais écrit en tout et pour tout deux pages A4, que j’ai longuement hésité à jeter. Quelques jours avant Noël, j’ai pris l’avion pour rentrer en Suisse, armée de mes deux pages et de ma valise vide. Je pensais à l’avenir, c’est à dire à rien, découragée par ma nullité littéraire, quand autour de moi quelques personnes avaient déjà sorti leurs premiers romans, voire leurs deuxièmes, et se frayer un chemin dans la patrie des écrivains. Il se trouve que c’est précisément lors de ce trajet que j’avais chargé sr mon téléphone la vidéo Youtube intitulée « Discours de réception du prix nobel de littérature Patrick Modiano ». Cela avait pris du temps, le wifi de l’aéroport marchait mal. C’était une longue vidéo, qui datait de quelques jours seulement. Encore aujourd’hui, j’ignore pourquoi j’ai eu l’envie de la regarder, car y a-t-il plus ennuyeux qu’un discours sur cette Terre ? Mais j’ai fini par le faire, dans cet avion Leipzig-Genève — une correspondance que peu de monde empruntait. Le chauffage, pour une raison ou une autre, ne fonctionnait pas, et le pilote nous avait indiqué, dans un anglais un peu paniqué, que nous allions devoir nous couvrir car la température allait chuter brutalement, à cette altitude. Enveloppée dans une couverture bordeaux, j’ai enclenché la vidéo. Les passagers étaient silencieux, les lumières tamisées, le froid glacial. On entendait un simple bourdonnement, typique des vols en avion, et parfois, les pleurs d’un enfant. Silence. On voit cet homme très grand, peu sûr de lui, avancer sous la coupole royale de l’académie suédoise. Il s’installe derrière le pupitre, devant une foule. Dans cet avion qui tangue, la voix de Patrick Modiano s’élève, étonnamment assurée. Je l’écoute, comme un marin s’accroche aux lointaines lumières du phare, aperçu par intervalles à travers des vagues violentes. Pour ne pas désespérer. Le discours s’avère être une remarquable lettre aux jeunes romanciers. « Curieuse activité solitaire que celle d’écrire (…) Vous avez, chaque jour, l’impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. (…) C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera. » J’ai relevé la tête. Tout le monde dormait. Ce n’était pas un discours ennuyeux, c’était une grande et belle et émouvante leçon sur le métier d’écrivain, sur le travail de la mémoire. Je n’avais ni le talent, ni la classe, ni la grâce de Modiano, mais il m’avait transmis quelque chose, un héritage venu de loin, venu d’Homère. J’ai repensé à mes deux pages.

Nous allions bientôt atterrir. C’est là que j’ai vu les lumières, au loin, de Genève : des lumières qui scintillent, comme toutes les lumières des villes vues de loin. Elles semblent se déplacer. Mais ce n’est pas le cas. Cela est dû aux turbulences atmosphériques, un phénomène physique relativement banal, qui n’est autre qu’une différence de température déviant la lumière. Si l’on s’en approche, ces lumières se stabilisent. Elles sont distillées par des lampadaires immobiles. Elles n’ont plus rien de fragile. Il était temps que je m’arrête de fuir. J’allais écrire un roman, j’allais en écrire d’autres. Les deux pages écrites cet hiver-là sont devenues les pages 168-169 de mon premier livre.